Décroissance subie – décroissance choisie

Proverbe indien : « Quand on aura coupé le dernier arbre, qu’on aura bu la dernière goutte d’eau, nous nous rendrons enfin compte que l’argent ne se mange pas » Nicolas Georgescu-Roegen : «Peut-être le destin de l’homme est-il d’avoir une vie brève mais fiévreuse, excitante et extravagante, plutôt qu’une existence longue, végétative et monotone. Dans ce cas, que d’autres espèces dépourvues d’ambition spirituelle, les amibes par exemple, héritent une terre qui baignera longtemps dans une plénitude de lumière solaire. »

En Roumanie, le taux de croissance du PIB (produit intérieur brut) est de 1,5% en 2011. Avec 0,5% de croissance, l’économie de la France est en stagnation. Les économistes parlent de ralentissement généralisé de la production industrielle et de la consommation. Crises financières récurrentes, restrictions budgétaires, dettes publiques ne permettent plus de relance keynésienne par l’investissement et l’emploi.A cela s’ajoutent les prémisses d’une crise future de l’énergie, car le fameux « pic pétrolier » a été, semble-t-il, dépassé en 2010. Toutes ces nouvelles semblent alarmistes, pourtant elles ne font qu’annoncer la fin probable d’un modèle économique. Certains appellent déjà de leurs vœux un autre monde, dans lequel la croissance économique sans fin n’est plus le dogme dominant.

Le premier économiste à avoir expliqué les implications de la croissance indéfinie de la production et la consommation est d’origine roumaine. Nicolas Georgescu-Roegen (1906-1994) est né à Constantza et s’est formé dans les plus prestigieuses universités du monde: Paris - Collège de France, Londres - laboratoire Galton, Harvard – dans l’équipe de l’économiste Joseph Schumpeter. Mathématicien de formation, Georgescu-Roegen s’initie à l’économie à Harvard dans les années 1930 et devient en quelques années un critique très avisé de l’économie dominante. D’une culture très éclectique, il fait le lien entre la thermodynamique et l’économie. Selon lui, les économistes fondent leur dogme de la croissance sur une erreur fondamentale. Ils ignorent l’entropie. Or, toute production prélève des ressources sous forme de matière et d’énergie utilisable, à basse entropie, et rejette dans l’environnement des matières et de l’énergie inutilisables, sous forme de déchets ou d’énergie diffuse, à haute entropie. L’activité économique augmente l’entropie de manière irréversible et incessante. L’économiste roumain rejoint les thèses du Club de Rome (1972) et du rapport Meadows selon lequel une croissance infinie n’est pas possible dans un monde fini. La croissance économique est pour Georgescu une « absurdité thermodynamique ».
Actuellement, certains défenseurs des idées de la décroissance préfèrent l'appellation d' « objecteurs de croissance », pour signifier clairement qu'il ne s'agit pas d'une décroissance du PIB stricto sensu, mais de sortir de l'obsession de la croissance économique en utilisant d'autres indicateurs comme l'IDH (indicateur de développement humain) et l'empreinte écologique. De même, s'il s'agit d'une décroissance de la consommation dans les pays développés, cela doit s'accompagner d'une croissance de la consommation dans les pays en développement, dans une perspective de « décroissance des inégalités ». Dans la pratique, la décroissance s’inspire de « Small is beautiful » (titre de l'ouvrage de Schumacher, 1978). Slow life et Slow food sont des mouvements qui s'inspirent également de l'idée de la décroissance, du ralentissement voulu, choisi par les individus qui cherchent plutôt une qualité de vie qu'un « toujours plus » de biens. L'idée originale de Nicolas Georgescu-Roegen est que le but ultime de toute activité économique est d'accroître la « joie de vivre », concept difficilement mesurable mais expressément distinct de la richesse et l'accumulation de capital. Pour Georgescu-Roegen, la « joie de vivre » est le flux continu de vie sur la Terre qui nécessite la satisfaction des besoins vitaux et se nourrit d'activités variés, le lien social n'étant pas essentiellement marchand et échappant ainsi aux statistiques du PIB.

La croissance est critiquée pour deux raisons principales: elle n'a fait qu'aggraver les inégalités (Jeremy Rifkin, 1997) et a augmenté l'empreinte écologique. La « dématérialisation » de l'économie est seulement apparente, car les économies les plus développées se sont spécialisées dans les services à haute valeur ajoutée, alors que les activités les plus polluantes ont migré vers les pays en développement comme la Chine, L'Inde ou le Brésil. Les conséquences environnementales de la croissance économique sont évidentes dès lors que l'on comprend que le monde utilise 125% des capacités terrestres renouvelables (selon l'indicateur de l'empreinte écologique) et 60% des écosystèmes sont dégradés ou utilisés de manière non renouvelable (Rapport du millénaire sur les écosystèmes). La désertification s'étend maintenant à un tiers des terres mondiales et la biodiversité décline de 50 à 75%. La croissance est consommatrice d'énergie et épuise nos ressources naturelles, touchant ainsi ses propres limites physiques.
La décroissance « choisie » cherche à éviter une crise mondiale majeure, pouvant se traduire par des conflits pour le contrôle des ressources, en anticipant un atterrissage en douceur des économies vers une version soutenable et démocratique, avant qu'elle ne soit « subie » ou « imposée » par des forces politiques en impasse. Un autre rapport à la nature pourrait être envisagé, et la décroissance devient ainsi une partie du « contrat naturel », impliquant la « coévolution » de l'homme et de la nature. Pour les adeptes de la décroissance, sortir du modèle consumériste actuel est un choix délibéré. Lassés du matraquage publicitaire, de plus en plus de personnes découvrent le réusage, la simplicité volontaire de Patrick Viveret ou la sobriété heureuse de Pierre Rabhi, les AMAP, les ressourceries, les SEL (systèmes d’échange local), les monnaies locales. 

Tout cela ne vous rappelle rien ? Pour moi, c’est retrouver la vie en Roumanie, quand on se débrouillait avec très peu et on vivait simplement, sans superflu. Cela me rappelle tous ces petits gestes de la solidarité qui font aujourd’hui émergence en France et ailleurs (RQSV - réseau Québécois pour la simplicité volontaire, par exemple).
Vivre simplement signifie consommer autrement : réutiliser, emprunter au voisin plutôt que d’acheter, aller voir un spectacle au lieu de s’acheter 10 DVD en solde, ne pas s’encombrer pour retrouver la liberté, la pensée, la réflexion, le sens de l’existence, les liens humains, l’importance de la nature, retrouver les poètes pour qui un arbre, une fleur, un ciel d’été ne sont pas quelques chiffres sur des documents financiers, mais une réalité transcendante.
Simplifier pour simplement vivre, pour se retrouver soi-même en dehors d’un quotidien au matérialisme tout-puissant (achat, facture, livraison, matériel, endettement…)La croissance ne profite, in fine, qu’au bilan de grandes entreprises planétaires. Mais pour les populations des pays développés, passé un seuil de satisfaction des besoins, tout superflu implique plus de stress, de moins en moins de temps pour sa famille, pour ses amis, des maladies, un sentiment permanent de frustration, moins de lien avec la nature qui ressource, une dépendance accrue par rapport à son emploi, l’endettement, la peur, les angoisses de déchéance sociale. 
La simplicité volontaire peut aider l’individu à s’affranchir  de ce cercle vicieux. 

Roxana Bobulescu
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