20 ans après, le fantôme du mur de Berlin continue de nous hanter

L’Union européenne s’est construite dans la confrontation entre efficacité économique et idéal démocratique, les deux objectifs étant souvent considérés comme incompatibles.

Chacune de ces deux approches a, bien sûr, ses points forts et ses faiblesses. Ainsi, dans les années 50, l’Union cherchait principalement l’efficacité, à travers une coopération économique poussée. Le passé récent très violent rendait utopique l’espoir de dépasser les haines et apaiser les blessures liées aux Guerres mondiales. A cette époque, avancer pas à pas, en se donnant des buts précis, restant dans le domaine « neutre » de l’économie tout en rêvant d’un futur plus glorieux, fut pour les pères fondateurs, la seule issue possible. On espérait alors que cette collaboration économique s’étendrait, progressivement, d’elle-même, par un phénomène d’engrenage, à tous les domaines de la politique et entraînerait à terme, l’émergence d’un peuple européen pour atteindre ainsi l’idéal de démocratie.

L’Europe a continué dans cette voie dont l’Acte unique de 1985 est le « bijou ». Mais la chute du mur de Berlin (1989), la réunification allemande (1990) et l’effondrement de l’URSS (1991) ont profondément ébranlé les bases de cette union économique : l’ennemi « commun », le communisme, avait disparu et le souvenir de la Seconde Guerre mondiale s’était affaibli. Le temps d’analyser et de digérer ces changements manquait aussi. Les pays de l’Est, avides de s’affirmer, demandaient une adhésion rapide à l’Union européenne. Ainsi la libération du communisme en Europe, a, d’une certaine manière, rendu nécessaire, voire obligatoire, la construction d’une Europe politique. Mais la réalisation d’une Europe politique élargie n’était pas plus simple en 1992 qu’en 1950. Si les plaies de la Seconde Guerre mondiale étaient quelque peu cicatrisées à l’Ouest, elles suppuraient encore à l’Est et, entre les deux anciens blocs ennemis, de nombreux ressentiments persistaient comme le résume si bien Dominique Wolton dans « Naissance de l’Europe démocratique ? Dernière utopie » (Flammarion, 1993, p. 255-256) :

« Passé le moment d’émotion lié au plaisir de se retrouver, les pays d’Europe de l’Est agacent, à force d’être différents de nous [les pays de l’Europe de l’Ouest], de vouloir nous ressembler, sans abandonner leur identité tout en restant accrochés à des schémas que nous jugeons « dépassés » […]. Résultat ? Une hiérarchie s’établit entre eux et nous […]. Bien sûr, ils [les européens de l’est] sont nos frères, mais « en retard ». D’ailleurs ne l’étaient-ils pas déjà avant guerre ? Le niveau politique et économique de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie n’était-il pas déjà inférieur au nôtre ? Même si tout cela est largement faux, ces mensonges sont sans doute le meilleur moyen d’oublier les traités d’amitié et de coopération militaire non respectés depuis 1938 ».

En outre, si une Europe exclusivement économique n’était plus possible, une Europe politique ne l’était pas plus. L’expérience communiste était trop "fraîche" en mémoire pour l’analyser et nous n’avions pas le temps de laisser les rancœurs s’apaiser. On a préféré mettre le tout, sans distinction, sous l’étiquette les "anciens pays communistes", le "fourrer" sous le tapis et essayer de regarder en avant, en suivant les critères "raisonnables" et "neutres" de l’économie : l’Europe de l’Est, pour rejoindre l’Europe de l’Ouest, doit combler son handicap économique.

Cependant, si ce procédé a l’avantage d’éviter soigneusement les questions qui fâchent, il a également le désavantage d’en créer de nouvelles. L’expérience de l’unification allemande est ici la plus explicite. Avec l’Allemagne, il s’agissait réellement d’un même peuple, avec une même langue et culture et un désir réel de se retrouver. Mais la résistance de l’ex-RFA à « payer le coût » de la réunification ne s’est pas fait attendre : procès d’intention mutuel, difficulté à renouer un dialogue commun, défaut de solidarité (cf. Wolton, op cit) …

Ce sont les mêmes problèmes que l’Europe aura à affronter. Faute de pouvoir prendre le temps de comprendre le passé, d’accepter les erreurs et de pardonner, on risque l’incompréhension et le repli. La crise économique le démontre. Le sommet des 27 chefs d’État membres de l’Union réuni le 1er mars 2009 pour faire face à la crise, s’est déroulé dans une « atmosphère de chantages, d’accusations, de ressentiments » (cf. Courrier international, n° 957). La fracture s’est confirmée avec l’organisation de deux sommets concurrents. D’un coté a eu lieu la rencontre, chapeautée par Nicolas Sarkozy, des leaders de l’Europe occidentale dans un esprit protectionniste visant à défendre les industries nationales, et de l’autre s’est tenu le sommet de dix pays de l’Europe centrale et orientale, organisé dans un but visiblement provocateur .

Ainsi, 20 ans après la chute du mur de Berlin, le fantôme de cette ligne de séparation est toujours présent dans les esprits. Et bien que nous ayons voulu utiliser l’économie pour éviter de parler de ce mur, nous le retrouvons en plein cœur de la crise économique et financière.

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